Comme on rend les armes, le soleil rendait sa dernière lumière à l’horizon, éclaboussant ciel et mer de panaches orangers, de coulées brunes et de halos pourpres (1). La Riviera crépusculaire se mirait dans les yeux clairs de Lucinda qui attendait le retour de Steven, anxieuse dans sa petite robe blanche en jersey de soie, sur la grande terrasse de leur villa niçoise. « Il faut qu’on parle », avait-il dit au téléphone d’un ton grave, ce genre de phrase qui précède une rupture à laquelle Lucinda ne pouvait se résoudre. Rien toutefois ne laissait supposer une telle catastrophe.

Depuis ce fameux soir où il l’avait prise en auto-stop sur la route de Santa Barbara, leur vie n’était qu’amour et bonheur parfait, et après que Steven eut réglé ses affaires en Californie, ils avaient entrepris de voir le monde qui s’offrait à eux comme un jardin : de Milan à Caracas, de Borneo à Barcelone, ils avaient arpenté leur Eden plus d’une année avant de s’établir dans le sud de la France, d’où était natif Steven (de son vrai nom Stéphane). Là, il avait monté en six mois ce que d’aucuns considéraient comme la meilleure clinique de chirurgie esthétique de toute l’Europe. Il travaillait sans relâche, toujours au chevet de ses pauvres patients et bien que Lucinda trouvât parfois le temps long, elle admirait cette abnégation chez lui. C’est entre autres pour cette raison que, le jour où Versace ferait des robes de grossesse, elle lui donnerait un enfant qui aurait ses yeux, et qu’ils l’emmèneraient faire du cerf-volant sur la plage…

L’attente était insupportable, et les minutes pas loin de se changer en heures lorsqu’elle reconnut le feulement de la Jaguar écrasant avec souplesse le gravier à l’avant de la maison. Steven arriva enfin , traits tirés et visage fermé, mais la prit tout de même dans ses bras et lui donna un baiser qui écartait à lui seul toute idée de rupture.

– Lucinda !

– Steven !

Il gardèrent un instant le silence, dans les bras l’un de l’autre, tandis que le jour achevait de se consumer. Il se dégagea alors de son étreinte et, dos à elle, appuya ses bras sur la rambarde pour lâcher d’une voix rauque :

– Nous devons fuir, Lucinda. Les bolcheviks ont pris la France et nous ne tiendrons pas longtemps si nous ne réagissons pas.

– Mais Steven, je ne comprends pas.

– Il n’y a rien à comprendre. Nous ne roulons pas sur l’or, tu le sais, et le gouvernement vient de décider d’imposer nos revenus à 75 %.

Comme Lucinda le fixait sans ciller, il crut bon d’ajouter :

– Sur le pauvre million que j’ai gagné cette année, il ne nous restera que 250 000 euros, à peine plus de 20 000 euros par mois.

Elle continuait de le fixer, sans réagir.

– 250 000 euros, Lucinda, c’est à peine le prix d’une robe de la dernière collection Dior…

Un masque de terreur se peint immédiatement sur le visage de la jeune femme. Elle qui n’avait déjà rien à se mettre comprenait d’un coup d’un seul l’urgence dans laquelle ils se trouvaient. Elle s’imaginait déjà dans un de ces camps improvisés où les réfugiés crasseux se serrent sous des tentes, attendant un bol de mauvaise soupe ou le luxe inespéré d’une couverture sèche. Comment pouvait-on condamner des gens à ça? C’était trot injuste (2).

– Mais c’est horrible, Steven. Pourquoi font-ils ça ?

– Je ne sais pas, Lucinda. Il est des régimes qui prennent les étrangers comme bouc-émissaires, et d’autres qui jettent leur dévolu sur ceux qu’ils estiment riches, selon des critères qui n’appartiennent qu’à eux. Mais la politique n’est plus notre problème : nous devons d’abord penser à nous. Fuir et sauver ce qui peut encore l’être.

– Mais fuir où, Steven ? Et la clinique ?

– Je pense qu’il me faudra repartir de zéro, peut-être à Londres, ou à Genève, plus probablement au Qatar. Au début, ce sera dur et nous vivrons chichement, sans doute même à l’hôtel, mais au moins nous pourrons envisager l’avenir sereinement, pour nous… pour nos enfants.

Les yeux de Lucinda brillèrent dans la nuit. C’était la première fois qu’il parlait de faire un enfant. Elle repensa au cerf-volant, à Versace et à Maria-Dolores qui l’aiderait dans ses devoirs de mère.

– Maria-Dolores viendra avec nous, Steven, n’est-ce pas ?

– Je l’espère, Lucinda, je l’espère. Mais tu sais, dans ce genre de situation, les gens ont parfois des réactions inattendues. Ne compte pas trop sur elle. Après tout, de ce que j’en sais, c’est aussi grâce à son vote que nous sommes dans une telle situation.

Lucinda se mordit la lèvre : la fidèle femme de chambre ne lui semblait plus aussi dévouée, soudainement. Tant pis, ils feraient sans elle. Elle s’approcha de Steven qui demeurait crispé  sur la rambarde, cherchant dans la nuit, tel Job, un sens à tout cela. Elle passa les mains autour de sa taille et lui souffla un je t’aime qui le fit tressaillir. L’air fraîchissait lorsque le ‘ding’ de son téléphone portable retentit. Il le sortit de sa poche pour consulter l’e-mail qu’il venait de recevoir : c’était la newsletter d’AudioFanzine, lui annonçant le test de la banque orchestrale Albion de Spitfire Audio, celui de la pédale Paisley Drive de Wampler et celui de la boîte à rythmes Tempest de Dave Smith. Dans ce chaos, il y avait donc encore des gens pour penser à faire de la musique. C’était invraisemblable, mais ça n’empêchait pas cet imbécile de Los Teignos from Ze AudioTeam, d’asséner, comme si rien ne s’était passé, son traditionnel ‘Sur ce, bon week et à la semaine prochaine.’, niant le gouffre au bord duquel la France se trouvait, une fois que tous ceux qui font sa richesse en versant des salaires, en investissant ou en consommant, l’auraient quittée parce qu’au lieu de leur rendre hommage, on les montrait du doigt. « La France, on la paye ou on la quitte », avait-il entendu dans la bouche d’un homme politique. Ce pays, décidément, devenait fou au point de ne plus respecter aucune valeur, aucun idéal. Il avait bien tenté de lui donner sa chance, mais on ne l’y reprendrait pas de sitôt, aussi vrai qu’il s’appelait Steven…

(1) En bande son de votre lecture, la playlist de l’été : 4. Don’t Dream it’s over (Crowded House)

(2) Liaison vachement dangereuse, je sais…

PS : Il n’y aura pas d’édito la semaine prochaine, même si le reste de la newsletter sera au rendez-vous. Et ce n’est pas négociable… 😉